samedi 29 mars 2014

"J'étais Quentin Erschen" d'Isabelle Coudrier.



C'est le deuxième roman de cette auteure, après "Va et-dis-le aux chiens". Je n'ai pas lu le premier, mais il se pourrait que je me mette à sa recherche, j'ai aimé "J'étais Quentin Erschen"
Je l'ai lu doucement, je ne pouvais pas le dévorer, il me laissait à chaque fois un drôle de sentiment lorsque je le refermais, un peu de tristesse, de mal-être, un goût d'étrange. C'est bien le but de l'écriture, provoquer chez les lecteurs une réaction, de la joie, du rire ou des larmes, un sentiment d'empathie envers les personnages ou au contraire. Un livre est réussi lorsqu'il arrive à provoquer un ou plusieurs de ses sentiments, sinon nous le refermons, nous l'abandonnons, nous l'oublions.

C'est l'histoire de trois enfants qui ont perdu leur maman alors qu'ils étaient bébés, 3 ans, 2 ans, 1 an. Le père est cardiologue en Alsace à Olsenheim, il travaille beaucoup, une nounou compétente mais un peu froide s'occupe d'eux. Natacha est la petite voisine, fille unique, elle passe tout son temps libre avec les trois enfants Erschen, complètement happée par eux et attirée irrésistiblement par Quentin l'aîné des garçons, Quentin lui n'aime pas Natacha, il a de l'affection pour elle, la considérant presque comme sa soeur, en vérité Quentin est incapable d'aimer qui que soit, les filles le poursuivent, il est beau, intelligent, surdoué, mais inapte à la vie en société.

C'est là tout le talent d'Isabelle Coudrier, elle trouve les mots simples pour nous intriguer, pourquoi est-ce que Quentin est orphelin du sentiment amoureux ? C'est un être complexe, il semble vraiment indifférent à tout.
Pourquoi est-ce que ces quatre enfants devenus des adultes n'arrivent pas à couper les liens de leur enfance ? Ces liens qui les empêchent de grandir. Ils sont quatre mais ont les mêmes relations qu'auraient des vrais jumeaux, incapables de se séparer, d'inviter les autres dans leur intimité, comme si un contrat avait été passé entre eux.

Delphine la petite soeur de Quentin, amie de Natacha est différente de ses frères, elle veut être boulangère, eux deviendront médecins, le père est opposé à cette vocation, Delphine disparaîtra sans donner d'explications, on retrouvera dans son placard des coupures de journaux qui sont peut-être la raison de son départ.

Raphaël est le plus équilibré des trois, il sort beaucoup, a de nombreuses aventures, réussit ses études de médecine mais, il y a un mais...A vous de le découvrir.

Evidemment, il y a une raison, l'évolution des personnages se fait en fonction de cette raison que nous apprenons à la moitié du livre. C'est tragique. Quentin traîne avec lui quelque chose qu'il a vécu à trois ans mais qu'il n'a jamais pu exprimer parce que tout est enfoui en lui, est-ce qu'il s'en souvient ? Trois ans, avons nous des souvenirs précis de cette période de notre enfance ?

Le père est là, complètement anéanti, incapable de s'occuper de ses enfants lorsqu'ils étaient petits, il est bourré de remords lorsqu'il s'aperçoit des dégâts que son absence a provoqués.

La fin est douloureuse pour Quentin, joyeuse pour Raphaël. J'ai refermé le livre songeuse.

Belle écriture, d'une grande neutralité mais pas froide, tout s'enchaîne naturellement jusqu'au drame final.  Une lecture envoûtante, il y a un côté violent dans les sentiments mais doux en même temps. 

Ce livre m'a aussi permis de mesurer tout le travail qu'il faut fournir pour accéder au titre de médecin, Quentin sera chirurgien. Si vous avez lu mon bloc-notes d'hier, je parle de l'assistant de mon chirurgien qui est très jeune, je n'ai pas pu le regarder avec des yeux neutres, j'étais encore dans le bouquin, j'ai pensé aux années d'études, aux sacrifices faits. Je voyais qu'il manquait un tout petit peu d'expérience, ça ne peut pas nous échapper, ne serait-ce que dans la façon d'aborder le malade, je voyais qu'il voulait se montrer sûr de lui alors qu'il ne l'était pas du tout. Un beau métier qui se peaufine au fil des années.

Je vous conseille ce livre, mais je ne suis pas certaine qu'il plaira à tout le monde, moi j'ai aimé, beaucoup aimé. Il n'est pas en poche, il vient juste d'être publié.

Je vais attaquer "Tous cramés" de Gilles Legardinier, un autre genre, certainement plus 
léger et ensuite ce sera "Muchachas" de Pancol prêté par Michèle, ma fournisseuse de lectures.

Bye MClaire.











vendredi 21 mars 2014

"Mémé" de Philippe Torreton


Si vous aimez le cinéma ou le théâtre vous connaissez Philippe Torreton. J'aime l'acteur, j'aime l'homme pour tous ses combats et maintenant j'aime l'écrivain. C'est un homme passionné, nous le découvrons amoureux de sa mémé dans ce livre.




Il y a une célèbre maxime qui dit "Pour savoir où l'on va, il faut savoir d'où l'on vient.". Oui, ne jamais oublier d'où l'on vient.
Il n'a pas oublié d'où il venait, de cette Normandie pluvieuse mais belle, d'un petit village Triqueville (en Normandie tous les noms des villages ou villes se terminent par VILLE)  où il passait toutes ses vacances chez sa mémé. Si vous ne veniez pas de Triqueville, pour les habitants du bourg vous étiez un horsain, même si vous habitiez à une dizaine de kilomètres.

De nos jours les enfants n'appellent plus leur grand-mère "mémé" c'est mamie ou pour faire un peu plus chic "grand-mère". J'appelais mon arrière grand-mère Mémé, j'en avais qu'une.

Autant le dire tout de suite, j'ai adoré ce livre, à mon avis c'est un bouquin qu'il faut lire d'une traite pour apprécier.
Un livre tendre, très émouvant et qui fait remonter en nous plein de souvenirs.
J'ai retrouvé un passage qui disait exactement ce que Christian me racontait tout dernièrement, il me parlait de ses vacances dans la ferme de ses grands-parents :
"Les oeufs pouvaient être sales, le lait gras irisé de jaune, parfois des poils de vache flottaient dedans -entre le pis et l'assiette il n'y avait pas bien long- et on le buvait tiède comme les veaux sous la mère."

Mémé ne gaspillait rien, elle recyclait, avait la parcimonie des choses, c'était une femme de la campagne, elle respectait la terre: "Les plastiques de ma grand-mère avaient peu de chance d'aller étouffer une tortue luth dans les mers chaudes."
Mémé embrassait aussi avec parcimonie, mais elle faisait tout avec amour, les repas familiaux, les chèques pour des cadeaux, l'argent économisé sur sa faible retraite " Je ne me souviens plus de la somme exacte, de toute façon elle ferait rire les visiteurs de fin d'après-midi de Madame Bettencourt....."

Mémé habitait une petite maison humide, la chambre était côté ouest, celui qui reçoit la Normandie pluvieuse en pleine face, une étrave de bateau.". Les enfants ont fait abattre un mur pour qu'elle ait une salle à manger plus grande, cette salle a reçu tous les meubles qu'ils ne voulaient plus, une sorte de dépôt Emmaus.

Mémé est allée voir jouer son petit-fils à la Comédie Française, place Colette, lui était tellement heureux de la voir là si fière, il aurait voulu lui faire tout connaître, mais elle repartait le soir même chez elle. Ses chaussures lui faisaient mal.

A la fin j'ai pleuré, mémé meurt à l'hôpital, elle avait perdu la tête, elle prenait sa fille pour sa mère, voyait des vaches manger les géraniums sur le rebord de la fenêtre de sa chambre d'hôpital, mais dans un dernier sursaut de lucidité à murmuré à l'oreille de son petit-fils "Ce n'est pas facile de mourir."

Je pourrais citer une multitude de passages aussi beaux les uns que les autres.

Philippe Torreton fait l'éloge des "gens de peu", il se moque de ce que peuvent penser les bobos, les snobs. C'est son enfance qu'il raconte et il en est fier, c'est pour ça que j'aime cet homme, ce comédien, cet écrivain.


"Mémé, c'est ma mémé, même si ça ne se dit plus. 
Mémé me manque.
 Ses silences, ses mots simples au Scrabble, sa maison enfouie sous les pommiers et son buffet d'avant-guerre. Ce texte est subjectif, partial, amoureux, ce n'est pas une enquête, ce n'est pas une biographie, c'est ce que j'ai vu, compris ou pas, ce que j'ai perdu et voulu retenir, une dernière fois.
 Mémé, c'est mon regard de gamin qui ne veut pas passer à autre chose".


Ma mémé. 


Nous avons tous des souvenirs des moments passés avec notre mémé. Je n'aurais pas pu jouer au scrabble avec ma mémé (arrière grand-mère), elle ne savait ni lire ni écrire, mais j'ai mangé des gâteaux délicieux, je suis allée avec elle chaque après-midi, même par grosse chaleur, mettre de l'ordre sur la tombe de ceux qu'elle avait perdus, je piquais les perles des gerbes pour faire des colliers, je l'écoutais raconter, elle nous faisait rire, toujours le petit mot moqueur, quelques mots d'espagnol parsemaient les phrases, elle était intelligente, je regardais les tomates qu'elle faisait sécher en plein été sur le muret de son deux pièces,  je l'ai amené de Paris à Peyruis sans savoir que ce serait son dernier voyage. Ma grand-mère a dû supporter des tragédies dans sa vie, mais elle n'était pas triste. Elle avait quitté l'Algérie à 80 ans et avait supporté la "transplantation"
Comme la mémé de P.Torreton elle avait dû faire sienne cette phrase d'Hamlet (elle n'avait certainement jamais entendu parler d'Hamlet) :
"Si c'est maintenant, ce n'est pas à venir. Si ce n'est pas à venir, ce sera maintenant. Si ce n'est pas maintenant, pourquoi cela viendra. Le tout est d'être prêt...", sauf qu'elle ne le disait pas comme ça elle aurait dit
"qu'est-ce qu'on peut y faire de toute façon ?".

Elle embrassait aussi avec parcimonie, mais elle nous aimait.

Lisez ce livre et gardez le, il n'est pas impossible que vous ayez envie de le relire. C'est MVonne qui l'a acheté, je vais le rendre mais il va certainement faire le tour du club de Plouharnel. Merci.

Bye MClaire.









samedi 15 mars 2014

LA RECETTE MAGIQUE DE TANTE PALMA de Francisco Azevedo.



"A ceux qui sont déjà partis, à ceux qui sont ici et à ceux qui viendront encore. La famille c'est nous tous."

Je ne peux pas attendre quelques jours pour vous faire partager mon enthousiasme pour ce livre. J'ai adoré, j'ai tout aimé, pas un seul moment d'ennui, un bouquin magnifique.
Je ne connaissais pas du tout cet auteur brésilien, c'est un dramaturge, un poète, il travaille pour le cinéma et son livre est un best-seller au Brésil. Je comprends, j'espère que vous partagerez avec moi mon enthousiasme si vous le lisez aussi. "O arroz de Palma" en brésilien.
Je défie quiconque de ne pas se reconnaître dans un des passages du livre.

C'est un roman sur la famille, une belle leçon de vie et d'amour. 

Antonio a quatre vingt huit ans, il est seul dans la cuisine de sa fazenda à quatre heures du matin. Isabel sa femme dort. "Le vieil homme a la nostalgie de sa mère et de son père. Tout cela est si lointain ! Le vieil homme veut qu'on le prenne dans les bras, il veut que la cuillère vienne à sa bouche en imitant le vrombissement d'un petit avion qui approche, il veut après le bain qu'on le mette au lit avec un traversin moelleux, qu'on le borde avec un drap propre."

J'ai lu ce passage et j'étais émue à un point que vous ne pouvez imaginer, il me semblait que tout était dit.

Antonio a une famille comme nous tous, avec ses peines, ses disputes, ses réconciliations, ses ponts qui se coupent, qui se reconstruisent ou pas."Il y a des familles sucrées, d'autres plus amères"
"La famille est un plat qui, quand il est terminé, ne se répète plus jamais."

La famille est un plat difficile à préparer. Il y a beaucoup d'ingrédients. Les réunir tous est un problème - surtout à Noël et au nouvel an. Peu importe la marmite, concocter une famille exige courage, dévotion et patience."
"Très vite, vous aussi vous sentirez bon l'ail et l'oignon. N'ayez pas honte si vous pleurez. La famille est un plat qui émeut. De joie, de rage ou de tristesse."
"Attention également aux dosages. Une pincée de trop de ceci ou de cela et ça y est, c'est le désastre. La famille est un plat extrêmement sensible. Tout doit être extrèmement bien pesé, bien mesuré. Autre chose : il faut avoir la main heureuse, se montrer expert. Surtout au moment où l'on décide de mettre son grain de sel. Savoir mettre son grain de sel est tout un art. Une de mes grandes amies a raté la recette familiale uniquement parce qu'elle a mis son grain de sel au mauvais moment".
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Ses parents ont quitté le Portugal parce qu'il y avait la famine, aucun espoir, ils se sont exilés au Brésil, ont trouvé du travail dans une fazenda, les patrons sont très vite devenus des amis. 
José Costadio et Maria Romana n'ont pas d'enfant, lui a une soeur Palma qui s'est exilée avec eux. Le jour de leur mariage au Portugal, au lancer du riz, Palma a récupéré tout le riz après la cérémonie, l'a mis dans un sac et décide que ce riz serait porteur de joie, il apportera le bonheur et la fertilité. José et Maria auront quatre enfants après des années d'infertilité, Palma avait concocté une recette avec ce riz. 
Un de leurs enfants Antonio  épousera Isabel la fille des patrons de la fazenda. C'est leur histoire que l'auteur raconte.

C'est l'histoire de cette famille et de son sac de riz que nous suivons sur 100 ans.

Tout ce qu'une famille peut vivre est dans ce roman. Pour faire une famille il faut savoir réunir tous les ingrédients et Antonio y parvient, avec ses faiblesses, ses erreurs, ses errements, ses colères.
Les quatre enfants de José Costadio sont très différents, comme dans toutes les familles. Il y a Leonor qui se marie avec Sebastiao un homme un peu rustre mais gentil, elle est jalouse de son frère qui réussit, partira vivre dans un état du Brésil loin de sa famille, la verra très peu, Nicolau qui se marie avec Amàlia, il se satisfait de son sort, n'aura pas les mêmes ambitions qu'Antonio et Joaquim le bringueur qui se mariera plusieurs fois, n'arrivera pas à se fixer, c'est sa façon d'être heureux. Une famille qui se rencontre très peu mais qui se retrouvera réunie à la fin du livre chez Antonio, ils seront 96, douze tables de huit. Enfants, petits enfants, arrière petits-enfants, il y aura aussi Nuno son fils avec son compagnon Andrew arrivés de New-York et Susan la petite nièce d'Andrew qu'il élève depuis que sa soeur est morte dans un accident. 
Tout le riz sera cuisiné ce jour là.
"Vient goûter le bonheur pour voir s'il est salé comme il convient, si l'amour est prêt à être servi." 
Antonio pourra mourir en paix, sa famille était là, toute sa famille, Tante Palma est heureuse là-haut.

Le pilier du livre c'est tout de même Tante Palma, un peu artiste, un peu philosophe, toujours de bon conseil, elle sait consoler, encourager, un personnage vraiment attachant. Elle sera toujours celle qui relie tous les personnages du livre. Jamais mariée, elle aide sa belle-soeur et son frère. Elle disait qu'être célibataire n'était pas un état civil mais un état de grâce. Elle a du caractère Palma.

J'ai aimé le personnage de Bernardo, le petit-fils d'Antonio si attaché à son grand-père. J'ai aimé, enfin j'ai tout aimé. J'ai juste très envie que vous découvriez ce livre qui nous laisse un peu orphelin lorsque nous le refermons. Je l'ai caressé comme je le fais toujours lorsque j'ai aimé un roman, triste qu'il soit déjà terminé et pourtant j'ai fait durer, je lisais, je le posais pour ne pas aller trop vite.

Un vrai régal. C'est la vie, la mort, notre destin à tous, mais sans pathos, bien raconté.
"Me voici dans la cuisine allongé par terre." "Salut, je m'appelle Antonio."

Je vous le recommande vivement. Merci encore à Michèle pour son prêt, elle m'a dit "Je suis certaine qu'il te plaira, c'est pour toi, tu vas aimer." Elle ne s'est pas trompée.

Bye MClaire.



lundi 10 mars 2014

En finir avec Eddy Bellegueule

J'ai lu un livre de Christine Arnothy "Une question de chance" et un autre en tête des ventes en ce moment "En finir avec Eddy Bellegueule".
Très différents, vraiment différents, mais c'est cela qui rend la lecture passionnante.

Christine Arnothy est l'écrivaine de "J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir." Lu il y a longtemps, j'ai lu bien d'autres bouquins de cette auteure, des livres plus faciles, celui-ci fait partie des bouquins légers mais qui en même temps  amène des réflexions sur les difficultés de la vie à deux, surtout lorsque l'autre est noir et que l'héroine Nora est juive, indépendante, talentueuse, difficile de s'entendre sur les choses essentielles de la vie. Les unions mixtes ne sont pas toujours des réussites, différence de culture, ce n'est pas une question de couleur, simplement une question de structure intérieure, l'amant africain ne peut pas comprendre les désirs de Nora. Elle finira par rompre.
Elle rencontrera celui qu'elle attendait, un blanc qui la comprendra et qui acceptera l'adoption de deux enfants noirs. Elle pensait que tout serait facile en ayant enfin des enfants à aimer, ce ne sera pas le cas, les enfants se murent dans le silence, trop de différence, trop d'argent, eux qui arrivent d'un pays en guerre, eux qui n'avaient rien regardent ce monde qui les entoure sans parler. Ce sera l'ancien amant africain qui trouvera la solution pour que ces enfants acceptent enfin de communiquer.
A mes yeux le seul  intérêt de ce livre est qu'il parle du racisme et de la religion. Cela ne restera pas un souvenir impérissable de lecture.



Tous les gens qui aiment lire connaissent l'histoire de ce bouquin, on en parle beaucoup en ce moment, il y a même des polémiques qui sont en train de surgir.

Nous recevons un vrai coup de poing à la lecture de ce livre. Un autre monde, celui de la France profonde. J'ai souvent eu l'impression de lire un récit écrit dans les années 50, non, cela se passe dans notre monde, celui d'aujourd'hui. Ce livre est dérangeant parce qu'il nous fait découvrir un univers que nous ne connaissons pas, un univers à la Zola. J'étais presque surprise lorsqu'il parlait des téléphones portables, jusqu'au moment où je réalisais que l'histoire se déroule à notre époque.
C'est un livre autobiographique, l'auteur a 21 ans, il est actuellement un brillant étudiant en philosophie.
Cela se passe dans un village de Picardie, un village d'où personne ne part, se rendre à quinze kilomètres est déjà une expédition. Il y a une maison qui devient une ruine où l'odeur de frites règne à longueur de temps, le père qui se retrouve au chômage, qui boit mais qui ne veut pas frapper sa femme et ses enfants parce qu'il a lui même souffert de la violence de son père, ce qui ne l'empêche pas d'être violent en paroles.
Eddy est un enfant de dix ans un peu différent, efféminé, la voix haut perchée, il est la risée des jeunes, se fait battre à l'école par deux jeunes qui le traitent de tous les noms, il ne dit rien, accepte les coups, il souffre de cette différence et ne pense qu'à une chose devenir un vrai dur comme les hommes de ce village obsédés par l'idée de ne pas être des pédés. Dans ce village les hommes sont des dominants et les femmes subissent. 
Il y a aussi l'omniprésence de la télé qui fonctionne à longueur de journée, ça fait un bruit de fond la télé. La journée n'avait de sens qu'en attendant "La roue de la fortune" autour de quelques verres de pastis, les bouteilles défilaient.
Je continue à ne pas comprendre que l'argent manque pour le nécessaire et pas pour l'alcool, les cigarettes, c'est toujours une interrogation chez moi.

Eddy n'arrive pas à trouver sa place dans ce monde, un seul rêve fuir.
Il sera admis au lycée à Amiens, il adore le théâtre et sera l'élève d'une classe où il pourra exercer sa passion, ce sera l'occasion pour lui de fuir cette famille où le manque d'argent est permanent, où la misère règne, où le seul fait de prendre une douche crée des disputes, on se lave dans la même eau que les autres. 
Eddy comprend qu'il devra se construire contre les autres, ne pas chercher à devenir ce vrai dur qu'il n'est pas., celui qui casse "du pédé et du bougnoule" à longueur de temps, même si dans ce village il y a très peu d'étrangers.
C'est une chronique de la haine ordinaire. C'est aussi une chronique sociale.
Un roman très fort, il y a des passages un peu difficiles à lire parce que nous n'imaginons pas que cet univers puisse exister. Le langage est souvent cru, les phrases prononcées dans la famille sont écrites en italique. Des paroles très dures à entendre par un petit garçon qui lui même se pose des questions sur ces intonations féminines, sa voie aiguë, ses manières de parler avec des grands gestes. Toute la souffrance de cet enfant est difficile à accepter.

"comment il parle l'autre, pour qui il se prend. Ça y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie".

"C'est un mec oui ou merde?Il pleure tout le temps, il a peur du noir, c'est pas un vrai mec.Pourquoi? Pourquoi il est comme ça? Pourquoi? Je l'ai pourtant pas élevé comme une fille, je l'ai élevé comme les autres garçons. Bordel de merde."

" ça n'a pas été trop dur, parce que je suis une bonne reproductrice, je suis quand même tombée enceinte alors que j'avais un stérilet, et j'ai eu des jumeaux, alors bon, et ça reste entre nous, mais ton père il a un sacré engin" 
Une mère qui parle de cette façon à son enfant, c'est ignoble.

Le style d'écriture de ce livre est simple, facile à lire mais ponctué par instants de réflexions philosophiques. 

Il y a tout de même des moments de tendresse, enfin comme on peut l'être dans cette famille, avec des mots, ceux qu'ils savent prononcer et ça ne dure jamais longtemps.

J'ai un peu regretté de ne pas lire quelques pages sur la vie actuelle d'Eddy qui a décidé de rompre complètement avec son passé en s'appelant Edouard Louis.

Ce jeune homme de 21 ans a certainement un grand avenir dans la littérature.


Bye MClaire.













jeudi 27 février 2014

La vie est brève et le désir sans fin - Dans l'or du temps.

Vingt jours sans écrire de gazette, Biarritz a occupé pas mal de temps.

Écrire un blog est toujours consommateur de temps, les heures filent, il faut donc avoir un grand moment devant soi pour pouvoir le faire.

J'ai lu deux livres pendant ces jours, deux livres que j'ai beaucoup aimés mais qui encore une fois racontent l'histoire de deux hommes irrésolus.


LA VIE EST BRÈVE ET LE DÉSIR SANS FIN - Patrick Lapeyre :

Que pour le titre j'aurais acheté ce bouquin. C'est Michèle qui l'avait dans sa bibliothèque, elle a pensé qu'il me plairait et elle a eu raison.

Patrick Lapeyre a raconté une histoire qui pourrait nous faire penser au film "Jules et Jim", une femme Nora, deux hommes Louis que l'auteur appelle Blériot, il habite à Paris et Murphy qui vit à Londres.
Louis la quarantaine est marié à Sabine mais aime Nora cette anglaise qui n'est jamais venue au dernier rendez-vous fixé et qui deux ans après l'appelle alors qu'il est en route pour aller voir ses parents qui vivent près de Millau, les voir pas tout à fait, leur demander de l'argent plutôt, Louis est perpétuellement fauché, sa femme le fait vivre, il traduit occasionnellement des textes d'anglais en français, un job pas très rémunérateur surtout lorsqu'on n'est pas trop courageux. Louis laisse les autres prendre des décisions à sa place, il a le pouvoir étrange d'être présent et absent à la fois, il bloque sa respiration comme un plongeur en apnée jusqu'à ce que ses poumons menacent d'éclater, après il se sent bien, léger, impondérable.
Nora revenue, Louis se laisse encore aller à la tentation, il ira la rejoindre régulièrement dans la maison prêtée par une cousine de Nora. Cette fille, Nora, est mystérieuse, étrange, impénétrable, un peu menteuse. Les deux hommes l'aiment, essaient de s'en détacher mais n'y arrivent pas. Ils sont addicts, intoxiqués, elle n'a qu'à apparaître et la magie opère.
Louis ne veut pas quitter sa femme, dix ans de mariage, et l'amour n'est pas tout à fait éteint, c'est Sabine qui le poussera dehors. La fin est bizarre, je ne m'y attendais pas, petite déception.

J'ai aimé l'écriture légère, mélancolique de ce bouquin. J'ai détesté Louis dans ses relations avec ses parents, cette indifférence jusqu'au suicide de son père qui ne supporte plus la maladie de sa femme, son père l'appelle à l'aide et il ne répond pas comme nous pourrions l'espérer. J'ai aimé ce livre parce qu'il est profondément contemporain, la difficulté des couples pour durer L'amour, le désamour, cette passion qui comme toute les passions sera fatale. Nora m'a agacée mais intriguée, Louis m'a attendrie, Murphy m'a laissée un peu indifférente, sans doute parce qu'il est le personnage le plus effacé de ce bouquin, on le sent moins vulnérable malgré son amour pour Nora. 
Dans les romans comme dans la vie les femmes sont toujours attirées par ceux qui semblent les plus fragiles, un désir de protection très féminin que les hommes savent très bien exploiter. Personnellement, je ne suis pas attirée par les hommes fragiles que dans les romans, dans la vie pas du tout, c'est trop fatigant, oui ça doit être très fatigant de passer toute sa vie avec un homme indécis, je n'ai jamais eu le goût du sacrifice. 52 ans de vie commune et ne jamais savoir ce que l'autre désire, impossible. J'ai eu la chance de vivre avec un homme qui a souvent les mêmes désirs que moi, nous nous regardons et nous nous comprenons, même pas besoin de se parler, je ne dis pas que c'est parfait, il aurait certainement fallu que l'un retienne l'autre pour éviter des bêtises, mais ça n'a pas été le cas et je ne le regrette pas.





DANS L'OR DU TEMPS - Claudie Gallay -

J'ai lu tous les livres de Claudie Gallay, certains plus passionnants que d'autres. Celui-ci est attachant, un beau roman au thème original. C'est un livre initiatique.

Je n'ai jamais été passionnée par l'art indien, par la tribu Hopi, par leurs croyances, et pourtant j'ai lu ce livre presque d'un trait, la moitié en voiture en revenant de Biarritz, l'autre moitié ici sans m'arrêter. Claudie Gallay a mêlé la vie d'André Breton, des indiens Hopis, d'un homme qui passe des vacances en Normandie dans sa maison au bord de mer avec sa femme et ses deux jumelles, d'une vieille dame énigmatique de 80 ans qui s'est très longtemps tue et qui va enfin confier ce qu'elle n'a jamais dit à personne. 
Sous nos yeux, se forme un couple improbable, un homme jeune et une vieille dame, pas un couple amoureux, non, un couple qui se reconnait dans l'esprit. 
Alice est la vieille dame, elle a beaucoup voyagé avec son père qui était photographe, a rencontré André Breton en Arizona, là où vivent les Hopis, elle a vu des masques, des kachinas objets sacrés chez les Hopis, des kivas, des cérémonies indiennes. Breton s'était constitué une collection unique d'objets d'arts primitifs, il n'a pas hésité à acheter des objets sacrés qui n'auraient jamais dû quitter la tribu.
L'homme jeune va se laisser complètement happé par l'histoire d'Alice, il ne pourra plus résister à l'attirance qu'il éprouve pour elle, il délaissera son couple qui se délite, ses filles, pour se rendre presque chaque jour chez elle, passer des heures entre elle et le chat Voltaire sous l'oeil de Clémence la soeur d'Alice qui ne parle jamais.
Il y a quelquefois de la violence dans leurs échanges, Alice est autoritaire, elle parle et lui ne raconte rien. Elle devine la vie de son interlocuteur, sait ce qui se passera à la fin de l'été.
Au bout du roman chacun racontera toutes ses blessures, les non-dits, les lourds secrets. L'homme retournera à Paris, Alice restera dans sa maison entourée d'un jardin étrange, où pousse un abricotier de l'Arizona. 

J'ai aimé les phrases courtes écrites par Claudie Gallay, cette écriture bien personnelle. J'ai découvert un monde vraiment inconnu. Ce désert terrible mais magique que les Hopis habitaient avant de s'adapter à la notre civilisation pour leur plus grand malheur.
Alice m'a aussi piégée comme l'homme jeune. J'ai aimé l'écriture qui décrit ce couple jeune qui explose sans paroles, dans le silence, un couple qui se dissout et encore une fois ce sera elle qui partira,  et cet autre couple improbable qui se forme en parallèle, tout s'emmêle.
Claudie Gallay sait décrire la Normandie comme personne, elle nous donne vraiment envie de visiter les coins qu'elle raconte, j'ai découvert La Hague grâce à elle, j'ai très envie d'aller vers Dieppe, Etretat.
La vie d'André Breton est aussi passionnante, sur sa tombe aux Batignolles une phrase est gravée "Je cherche l'or du temps".




Pour les scrabbleurs le vocabulaire de ce livre est aussi intéressant, au scrabble on écrit KATCHINA et pas "kachina" - KIVA la chambre funéraire chez les indiens est valable aussi. 

J'ai très envie de lire ce livre :



.  Bye MClaire.



vendredi 7 février 2014

David Foenkinos "La tête de l'emploi" - Lionel Duroy "Vertiges"

Un petit coin de ciel bleu, un peu de vent mais pas trop, une accalmie pour aller faire un tour à Larmor-Baden, prendre l'air, mais avant je voulais finir mon bouquin, très vite lu "La tête de l'emploi" de David Foenkinos.
Je voulais le finir pour pouvoir écrire une gazette en donnant mon avis sur deux livres lus cette semaine, j'ai fini "Vertiges" de Lionel Duroy, juste avant de commencer celui de Foenkinos.

Étonnamment ces deux livres se ressemblent un peu sur le fond mais pas du tout dans la forme.
Ce sont des histoires qui parlent de deux hommes, largués tous les deux par leur femme, des antihéros qui s'interrogent sur leur vie.




Ce que j'ai pensé de "Vertiges" de Lionel Duroy.

J'avais lu "Le Chagrin" de Lionel Duroy avec beaucoup de plaisir,  celui-ci n'a pas emporté mon adhésion, j'ai eu l'impression qu'il se répétait, j'ai lu des passages avec intérêt et d'autres sans aucun plaisir, pour tout avouer des pages en diagonale.

Nous retrouvons Augustin, prénom qui cache l'auteur, en plein désarroi, sa femme le trompe avec l'architecte qui s'est occupé de leur maison, ils ont deux petits enfants, Augustin est très attaché à eux, Augustin ne veut pas tout perdre et accepte les absences de sa femme, ils dorment toujours ensemble bien serrés l'un contre l'autre mais plus rien ne se passe entre eux, Cécile ne veut pas d'une séparation, elle veut aller jusqu'au bout de l'histoire qui se passe avec son amant et Augustin accepte, il faut dire que lui même n'a pas toujours été fidèle. Arrive Esther qui sera pour lui une manière d'oublier les infidélités de Cécile et surtout la décision de Cécile, le quitter pour de bon, plutôt faire quitter la maison à Augustin pour vivre avec Markus. Il se mariera avec Esther, aura deux autres enfants, pour divorcer vingt ans plus tard.


Lionel Duroy traîne avec lui les relations difficiles avec sa mère, il n'arrive pas à se guérir de son enfance et ne veut surtout pas ressembler à Toto son père, c'était l'histoire du bouquin "Le chagrin". Sa mère et son père sont toujours là en filigrane dans son livre, ce qui rend ses relations difficiles avec les femmes. Il n'arrive pas à régler ses problèmes avec ses parents pourtant disparus. Il a été rejeté par ses frères et soeurs après avoir publié "Le chagrin", on ne lui pardonne pas d'avoir étaler les histoires de famille.

Ce que je n'ai pas aimé dans ce livre : L'auto-apitoiement à longueur de pages, un certain narcissisme aussi, un homme qui ne sait pas choisir, prendre sa vie en main.
C'est sans doute parce que je n'aime pas les hommes faibles, prêts à se plier dès qu'une difficulté apparaît dans leur vie. Les hommes qui fuient, incapables de prendre une décision.
Augustin aime, n'aime plus, revient et s'étonne que les femmes partent. A mon avis, il ne saura jamais aimer une femme parce qu'il a complètement manqué d'amour enfant, il ne finira jamais de remuer le couteau dans la plaie, la mère un peu folle, hystérique a détruit ses enfants, son père était faible, un drame dans l' existence d'un homme.

J'ai quand même aimé l'écriture, Duroy est journaliste, a couvert des guerres, on sent qu'il aime écrire, c'est même sans aucun doute toute sa vie, il met en péril son environnement familial à cause de l'écriture. Il sait être touchant, mais aussi agaçant. C'est vrai, c'est aussi l'histoire de nombreux couples de nos jours, l'amour, le divorce, les séparations douloureuses, les familles recomposées, je ne suis pas de cette génération, j'ai l'impression d'être une ethnologue lorsque je lis ces histoires, une vie que je ne connais pas mais qui peut être  intéressante pour les lecteurs

Si vous n'avez pas lu "Le chagrin" vous pouvez aimer ce livre.



Passons à "La tête de l'emploi" de David Foenkinos.




Je lis toujours avec avidité les livres de Foenkinos, j'ouvre et je finis, l'histoire est toujours légère en apparence.

Le héros ou plutôt l'antihéros de ce bouquin s'appelle donc Bernard :

"Le Bernard impose une sorte de familiarité tacite, pour ne pas dire immédiate. On n'a pas peur de taper dans le dos d'un Bernard. Je pourrais me réjouir de porter un prénom qui est une véritable propagande pour se faire des amis. Mais non. Avec le temps, j'ai saisi la dimension sournoise de mon prénom : il contient la possibilité du précipice. Oui, j'ai toujours ressenti le compte à rebours de l'échec, dans cette identité qui est la mienne. Il y a des prénoms qui sont comme la bande-annonce de leur destin. A la limite, Bernard pouvait être un film comique. En tout cas, il est certain que je n'allais pas révolutionner l'humanité.":

Il est marié, a un seul enfant, une fille qui décide de partir pendant un an au Brèsil, ce qui le désespère. Il travaille à la BNP, conseiller financier, une vie sans vagues, banale jusqu'à ce que tout s'écroule, sa femme le quitte, il perd son boulot à la banque, faute à la crise, il se trouve confronté à la perversité de ses collègues, au mépris de sa direction et à l'hystérie des clients qui ont peur de perdre leur argent, ce qui provoque un geste fatal qui le fera licencier pour faute grave.
Il n'était pas du tout armé pour affronter ces événements.
A 50 ans, il retourne habiter chez ses parents qui ont 80 ans, un vieux Tanguy en sorte.

Je ne vous raconte pas la suite de l'histoire qui est vraiment drôle, touchante.

J'ai aimé le style de l'auteur, malgré la gravité des événements qui en dehors des romans se passent dans la vraie vie, il nous fait rire, sait décrire des scènes familiales avec un humour à la Foenkinos.
Il sait nous toucher, à la fin du livre en parlant de ses parents "Et voilà qu'ils étaient là, maintenant, face à moi, engoncés dans leurs plus beaux habits. Ils étaient un peu absurdes et ridicules : ils étaient mes parents." Quelle belle déclaration d'amour.

Ce sont surtout les pages où il décrit sa vie à 50 ans avec ses parents qui sont les plus marrantes. La scène où son père et sa mère décident d'inviter des amis avec leur fille de 50 ans, elle aussi larguée et au chômage et qu'ils veulent absolument caser est vraiment hilarante.

Il m'est arrivé de penser un instant "Et si un de mes enfants devait revenir avec nous, ça se passerait comment ? Comment est-ce qu'ils nous voient ?" Qu'ils se rassurent, chez nous il n'y a pas de patins pour marcher dans la maison,  je ne fais jamais de lasagnes avec ou sans béchamel, nous ne mangeons jamais à heure fixe, je ne regarde pas Julien Lepers bouche ouverte et il se pourrait même qu'il ou elle ait la maison pour elle toute seule, nous ne sommes pas toujours chez nous !

Un roman vraiment sympa, il y a de l'émotion, de l'humour, un bouquin plein de tendresse, tout ce que j'aime. Cela pourrait faire un excellent film.

Je vous le recommande. Merci à Michèle pour son prêt.

Bye MClaire.


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vendredi 31 janvier 2014

"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal.



Deux gazettes dans un laps de temps si court c'est assez rare, j'ai très envie de vous faire partager très vite mon coup de coeur qui a surtout été un coup de poing en lisant le bouquin de Marlys de Kerangal "Réparer les vivants."

Je suis allée l'acheter après les infos de 13h, Elise Lucet recevait l'auteur et la journaliste avait l'air emballée par le roman, elle était vraiment émue. Maylis de Kerangal a 48 ans, elle a déjà écrit quelques romans dont "Naissance d'un pont", j'ai lu ce roman au moment de sa sortie, j'avais trouvé son écriture originale, mais je n'avais pas été emballée par l'histoire, juste curieuse d'aller jusqu'au bout.
"Réparer les vivants" m'a captivée, j'en suis sortie K.O. En général, dès que je finis un livre j'en ouvre un autre, là non, j'attends, la même impression que "Le quatrième mur",  les autres me sembleraient fades si je devais les lire tout de suite, rien ne m'y oblige, je laisse le temps faire son oeuvre, il faut digérer avant d'entamer une autre histoire, attendre que les émotions ressenties s'effacent.

C'est l'histoire d'un don d'organes, la transplantation dans le corps des autres d'organes qui doivent les sauver, le désespoir de ceux qui doivent dire "Oui, je veux bien." alors qu'ils sont écrasés par le chagrin, ne savent plus où ils en sont parce que tout leur semble irréel.

Le roman commence sur une planche de surf, trois jeunes cherchent la vague qui leur procurera une sensation unique. C'est en février, il fait froid, l'auteur est très technique dans la description du moment où le corps s'infiltre dans la vague, c'est le "take off", moment où tout se concentre. Les trois jeunes gens sont arrivés sur la plage à l'aube en van, ils repartent heureux mais fatigués, deux d'entre eux sont attachés, Simon ne l'est pas et c'est l'accident, terrible pour Simon, sa tête heurte le pare-brise, traumatisme crânien sévère, les deux autres seront blessés.
A partir de ce moment se joue une course contre la montre, non pas pour le sauver, plus rien n'est possible, mort cérébrale, seul le coeur bat parce que la machine le fait battre. L'arrivée des parents à l'hôpital, ils sont reçus par Thomas coordinateur des greffes, Thomas si humain qui droit trouver les mots justes, saisir la faille pour poser la question : "Votre fils est-il inscrit au registre national des refus de dons d'organes? Ou savez-vous s'il avait exprimé une opposition à cette idée, s'il était contre?"
Le père répond "Dix-neuf ans, il y a des garçons de dix-neuf ans qui prennent des dispositions au sujet de, pour, ça existe?"

Thomas comprend qu'ils sont décidés à dire oui à partir du moment où ils parlent de leur fils à l'imparfait, mais Thomas refuse de faire jouer la corde sensible il ne veut pas être l'agent d'un chantage muet, il attend que la question "On prélève quoi?" soit posée, les parents ne veulent pas qu'on touche aux yeux de leur fils, pas la cornée, les yeux sont "les capteurs vivants de son corps."

L'auteur met aussi en scène les protagonistes du roman, les médecins, les chirurgiens, une infirmière de la réa., nous livre des petits bouts de leur vie privée. Thomas aime les chardonnerets, nous partons avec lui à Alger pour l'achat d'un chardonneret, une bouffée d'air dans ce roman si dense, quelques digressions qui font que nous pouvons poursuivre notre lecture sans avoir le visage inondé de larmes.
En lisant j'étais Marianne, cette maman crucifiée qui doit accepter la mort de son enfant et faire preuve d'une incroyable générosité en acceptant que son fils soit vidé de son coeur, de ses poumons, de ses reins et de son foie. Qu'aurions-nous fait à sa place? La question est toujours là.

Il y a tout le travail collectif effectué par les équipes. Maylis de Kérangal a dû s'immerger dans le fonctionnement d'un hôpital, passer du temps avec tous les soignants, elle a une écriture si précise pour décrire les gestes, tout le processus qui précède la transplantation. Il y a du lyrisme mais en même temps elle est très scientifique, la ponctuation de ces phrases est toujours bien placée, une façon d'écrire vraiment originale

Les dernières pages du livre sont consacrées à la transplantation. Si vous n'avez jamais subi une grosse opération vous serez sans doute moins ému que moi, j'ai retrouvé tous les gestes, les émotions ressenties avant d'arriver à la salle d'opération, tout est juste, les douches à la bétadine, le brancardier qui saisit votre lit pour lui faire parcourir des couloirs interminables, vous ne voyez que le plafond et vous commencez à grelotter parce que la peur s'installe, les perfusions suspendues, mes bras qui avaient été tant sollicités pendant huit jours avant de pouvoir m'opérer, 40 flacons d'antibiotiques, ils ne savaient plus où piquer, les bras si douloureux, on vous met dans un coin d'une pièce pour attendre, seule "On va venir vous chercher", vous gambergez même si la petite pilule qui doit vous calmer commence à faire son effet. Le chirurgien, l'anesthésiste, les infirmières qui s'agitent autour de vous avant de sombrer dans le sommeil profond. Tout est décrit avec précision, sauf que moi ce n'était pas un coeur qu'on allait me greffer, ma vie n'était pas suspendue à ce coeur qu'il fallait faire repartir, Claire la transplantée va être sauvée grâce au coeur de Simon, ce jeune homme de 19 ans mort un dimanche matin sur une petite route de la Seine-Maritime.

Un livre magnifique sur le don d'organe, sur la symbolique du coeur, sur la douleur des parents qui perdent un enfant, écrit sans pathos dans un style éblouissant. 
Lisez-le, vous devez le lire.

Bye MClaire.