jeudi 19 novembre 2015



Nous pouvons être un peu meurtris en refermant ce livre. Dur et en même temps plein de douceur. Un roman en grande partie autobiographique. 
Le dernier livre lu de cet auteur "Le quatrième mur", aussi émouvant. J'avais lu "Une promesse" et "Retour à Killybegs". Le style est toujours aussi pur, un peu journalistique, S.Chalandon a été journaliste à Libération pendant trente-quatre ans, ça laisse des traces.

Dans ce bouquin, il perce enfin l'abcès, il parle de son enfance, de son père, de sa mère. Une enfance compliquée, enfant battu par un père mythomane et violent et une mère non violente dans les gestes mais qui reste impassible, je l'ai trouvée pire que le père, terrifiante, comment une mère peut-elle supporter les violences faites à son enfant sans réagir?
Comment un enfant battu peut-il rechercher sans cesse l'amour de son père?
C'est le sujet du livre.

La guerre d'Algérie vient de se terminer, le général de Gaulle a abandonné cette colonie, pour certains et même pour de nombreux pieds-noirs c'est une trahison, l'OAS en toile de fond. Dans la famille Choulans, père, mère, fils va se jouer un huit-clos, personne ne rentre dans cet appartement, les volets sont souvent fermés, le père est paranoïaque, il ne faut surtout pas se faire remarquer, il est menacé, par qui?
"Mon père disait qu'il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d'une Eglise pentecôtiste américain, conseiller personnel du général de Gaulle jusqu'en 1958. Un jour, il m'a dit que le Général de Gaulle l'avait trahi. Alors mon père m'a annoncé qu'il allait tuer de Gaulle. Et il m'a demandé de l'aider..."
"A 13 ans, c'est drôlement lourd un pistolet."

Oui, mais lorsqu'il faut chaque début d'année scolaire répondre à la question, profession du père? l'enfant ne sait pas quoi répondre, son père ne travaille pas, traîne en pyjama dans la maison, passe des heures chez le garagiste sur un tabouret en racontant des histoires sur sa vie passée, il a connu Salan etc. 
Alors pour répondre à la question, profession du père, il ordonne à son fils de marquer "Agent secret" ce sera dit. Et je les emmerde."
La mère travaille.
L'enfant est naïf, il ne perçoit pas encore le drame qui se joue dans sa famille, ce père menteur, brutal, il veut l'aimer et il lui obéira pour s'identifier à lui, il se sentira son complice dans les actes les plus fous, il lui vole son enfance mais il l'aime, même si l'armoire sert de centre de détention après une raclée qui laissera l'enfant à terre, bourré de coups, des bleus sur la peau, du sang sur le visage, asthmatique la crise est là mais qu'importe et la mère qui dit "Tu connais ton père." la mère complice de la folie du père qui prend aussi des coups, mais elle reste, elle pardonne tout à ce mari tortionnaire. L'histoire se déroule dans le début des années 1960, mais ça n'explique pas tout.

Luca, un enfant de rapatrié d'Algérie intégrera la classe d'Emile, c'est le prénom que Chalandon a choisi pour le désigner enfant. Emile trouve un complice pour commettre les actes ordonnés par son père, les graffitis sur les murs, les menaces, c'est aussi l'histoire d'une manipulation qui dépasse l'enfant, ils seront entraînés dans un fait-divers qui les séparera au grand soulagement d'Emile.

Emile dessine bien, il signe Picasso en bas de ses dessins, les quolibets de son père fusent, jamais un compliment, il ne manquera pas une occasion de le rabaisser. Méprisant, le pire des sentiments.

Ce don lui permettra plus tard de gagner sa vie, son fils Clément répondra à la question profession du père "Peintre sur des tableaux malades".
Emile épousera Fadila, moitié bretonne, moitié kabyle, elle essaiera de panser ses plaies, enfin ils formeront une véritable famille. 
Il rendra visite à ses parents de temps en temps, pleurera, rien ne changeait, mais il sera présent jusqu'à la fin, jusqu'à l'hôpital psychiatrique où son père sera interné.

"Il m'a contemplé, lèvres closes. Son silence sur nous, en voile de crêpe noir. Personne d'autre que le père et le fils. Le chef et son soldat à l'heure de la défaite. Ma mère était ailleurs, et les odeurs sombres, et le froid du dehors, et Noël bientôt. Nous nous tenions par les yeux. Nos vies, nos peaux, nos coeurs. Il venait d'avoir quatre-vingt-dix ans. J'en avais soixante et un. Son vieux fils..."
Son père apparaît fragile, loin de ce qu'il a été, du héros qu'il voulait paraître et qu'il n'était pas. Chez Emile, l'homme a remplacé l'enfant, son père ne le fascine plus. Son père n'était qu'un bouffon qui basculait dans la folie.

Sans rancoeur, sans haine. La mère et lui, seuls à l'enterrement du père. J'ai aimé la dernière phrase du livre, après s'être aperçu que le magnétophone destiné à Emile ne contenait qu'une cassette vide :
"Ma mère, rescapée sans colère, sans aigreur, sans rancune.
Elle avait tranquillement effacé son mari."

Comme si cette vie sordide n'avait jamais existé.

Gorge serrée, j'ai refermé ce livre, formidable roman écrit d'une façon magistrale par Sorj Chalandon. Chaque mot est choisi, chaque phrase nous touche. Je vous préviens, ce n'est pas un roman facile à "digérer", mais un des plus beaux de la rentrée littéraire, certainement.

Bye MClaire.





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