samedi 16 avril 2016

Annie Ernaux "Mémoire de fille."

On peut facilement tirer tant de livres de la vie et l'on peut tirer si peu, si peu des livres.
Kafka.

Un livre, cela se dévore et se hume, c’est un parfum qui est une nourriture, une odeur qui est un incendie. Hubert Juin.
(Le double et la doublure.)

Annie Ernaux a tiré de nombreux livres de sa vie, j'en ai lu quelques uns, j'avais beaucoup aimé "Les années", et comme le dit la citation, j'avais dû le humer avant de l'acheter, je fais toujours ça.

Dans son dernier roman, j'hésite un peu à écrire "roman", ce n'est pas un roman, c'est autobiographique comme souvent dans son oeuvre, c'est l'histoire d'une fille de 18 ans qui est elle mais qu'elle appelle sans cesse "la fille de 58", un dédoublement souhaité.
Ce livre devrait être lu par toutes les ados, elles sont si précoces maintenant, ce que nous étions à 18 ans, elles le sont à 14 ans, elles connaissent presque tout de ce qui se passe lorsque l'amour est là, des choses que nous avons longtemps ignorées, nous nous doutions bien que les bébés ne naissaient pas dans des choux et des roses, mais les choses de l'amour restaient un grand mystère, à 14 ans évidemment, nous étions prêtes à croire que nous pouvions avoir un bébé en embrassant un garçon. Je me souviens très bien de l'instant, de l'endroit, où j'ai posé la question à ma mère " On fait les bébés comment ?" Je devais avoir 10 ou 11 ans, ma mère n'a pas évité la question, mais les explications restaient très évasives, la petite graine rejoignait une autre graine. 
"Oui, d'accord, mais comment ?" Je pense que je savais mais je voulais qu'elle le dise, qu'elle m'explique. Elle a expliqué brièvement, mais elle n'était pas gênée, ma mère lisait beaucoup, je ne sais pas si elle avait lu "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir.

Annie Ernaux est née en 1940, elle est de ma génération, je ressens tout ce qu'elle écrit si justement, les interdits, la surveillance maternelle, les amies, les années de pensionnat, les bals où nous pouvions nous rendre qu'accompagnées par un des parents, assis sur une chaise, le cou dressé pour ne rien perdre, si ma mère avait osé mettre trois chaises l'une sur l'autre, elle l'aurait fait. Son désir d'être amoureuse, sa soif de liberté.

Plus tard elle répondra ceci à un journaliste :
 Ma mère était une femme extraordinaire qui admirait les livres, la littérature. Quand j'ai écrit des horreurs sur elle dans Les armoires vides, elle n'a rien dit mais elle a dû souffrir. J'en traîne une grande culpabilité. Moi, en écrivant, je sais que j'ai détruit des choses, des gens. Je ne peux pas m'en empêcher... J'ai écrit un roman qui ne fut jamais publié, et j'en ai parlé à ma mère. Je me souviens de sa réaction: «Si j'avais su, j'aurais bien aimé écrire. Si j'avais su. Et aussi, aller à l'école.» 
"Moi, mes parents ne m'ont jamais empêchée de lire, j'ai toujours eu accès à tous les livres que je voulais."

Combien de filles se mariaient pour échapper à la domination familiale ? Pas moi, je vous rassure, je me suis mariée à 18 ans par choix, je l'aimais et cela fait 55 ans que cela dure, et je jouais sur deux tableaux puisque nous étions souvent chez mes parents, c'était pratique. Je ne fuyais pas mes parents. 
Annie Ernaux oui, elle en avait même un peu honte, un sentiment gênant, ils étaient modestes, les parents de ses amies étaient des notables, elle avait une bourse, ils ne pouvaient pas lui payer ses études. Ses amies ne venaient pas chez elle.

Une occasion se présente, être monitrice dans une colonie de vacances, gagner un peu d'argent et surtout connaître enfin la liberté, ne plus subir le regard de sa mère.
J'ai tout de suite été happée par les premières lignes du livre "Il y a des êtres qui sont submergés par la réalité des autres, leur façon de parler, de croiser les jambes, d'allumer une cigarette. Englués dans la présence des autres. Un jour, plutôt une nuit, ils sont emportés dans le désir et la volonté d'un seul Autre. Ce qu'ils pensaient être s'évanouit. Ils se dissolvent et regardent leur reflet agir, obéir, emporté dans le cours inconnu des choses. Ils sont toujours en retard sur la volonté de l'Autre. Elle a toujours un temps d'avance. Ils ne la rattrapent jamais."

L'Autre est un chef-moniteur, il ne la violera pas, elle était consentante, mais pour une première fois, ce ne sera pas une belle expérience, mais incroyablement elle se mettra à aimer cet homme qui n'a eu aucun respect pour elle, elle a été l'objet d'un plaisir sexuel brut, il ne s'encombrera pas de préliminaires, elle avait été choisie, elle qui ne se trouvait pas belle.
Cette première fois la poursuivra toute sa vie, jusqu'à l'écriture de ce livre.
C'est la raison pour laquelle j'écris plus haut que ce livre doit être lu par les ados qui veulent sauter le pas. La première fois est tellement importante pour une fille, ne pas se donner à n'importe qui, vite fait et mal fait. "Il vous abandonne avec le réel, par exemple une culotte souillée. Il ne s'occupe plus que de son temps à lui."
Suivent les sarcasmes, les moqueries des autres, toute la colonie est au courant. Heureusement, l'auteure se sent au dessus de tout ça. La lecture du "Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, lui donnera les clés pour sortir de ses tourments, elle cessera d'être boulimique, anorexique et ses règles reviendront, l'absence de ce sang lui faisait honte.

Ce livre décrit très bien l'aliénation des femmes qui existe toujours dans certains pays, le pouvoir des hommes sur les femmes.

J'ai beaucoup, vraiment beaucoup aimé ce livre, si bien écrit, si émouvant, si vrai. Annie Ernaux écrit des livres autobiographiques qui se confondent avec notre vie à nous.
Une lecture très forte, j'ai pris mon temps pour lire, chaque phrase est importante. Elle écrit des mots qui sont généralement tus par les femmes, ils sont quelquefois crus mais nécessaires.

Bonne lecture. Bye MClaire.








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